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Re: Artiste: profession ou hobbie?



Elode Reivax a écrit :

[...]
Bon... On a de l'énergie et il faut bien la placer quelque part. Dans ce sens, l'art est un lieu qui offre des possibilités d'action. C'est déjà pas si mal. Une sorte de dernier refuge, en quelque sorte, quand ailleurs les possibilités d'action sont confisquées (les lois, c'est pas fait pour les chiens) au fur et à mesure par les puissants.

Je ne suis pas sûr de pouvoir adhérer à cette représentation de l'art comme défenseur de la veuve et de l'orpheline (les utopies et la générosité) face aux puissants. Ca me paraît un peu forcer le trait, dans une période où bien des artistes revendiquent pour eux-mêmes une légitimité (et l'obtiennent), ainsi que des financements (qu'ils obtiennent aussi) au sein des institutions qu'ils critiquent par ailleurs, au nom d'une position "critique" un peu facile. Quant à l'art (l'autoproclammé "contemporain"), il a été le premier à lécher les bottes des puissants (Buren & co autrefois, bien d'autres aujourd'hui) et du marché (le marché du libéralisme, et le marché des idées toutes faites, surtout). Je crois que le mot "art" est bien trop lourd de sens, ou de non-sens, pour pouvoir nous faire avancer raisonnablement dans une discussion : ne faisons pas comme si les mots ne charriaient pas des tonnes de présupposés. L' "âââârt" est hyper légitime dans notre société, mais l'art des artisans est considéré comme de la merde, de même que l'action artistique au sein des cultures dites "populaires" (techno, par exemple) est méprisée au sein des ENSBA et par les curateurs... qui vendent par ailleurs très bien le prestige des stars de la musique électronique branchouille quand ça leur chante (expos "sonic process" de Beaubourg ou du MAC de Lyon, il y a peu). Bref, je veux dire que "art", ça ne signifie rien, ne serait-ce que parce que ça signifie trop. Trop et trop mal. Trop vague, trop connoté, trop valorisé, trop valorisant. N'enfourchons pas ici les grands dadas des dadais de l'art contemporain : essayons de faire mieux, si possible. Ca doit pas être bien compliqué, d'ailleurs...

En ce qui me concerne, à titre strictement perso, j'ai toujours refusé qu'on m'attribue le qualificatif "d'artiste" : je me considère comme un artisan de la musique électronique, un amateur de musique populaire bien bourrin, de cette musique technoïde dévalorisée au rang de sous culture triviale par les "grands", les "purs", les "vrais"... please, laissez moi être heureux de ne pas être un artiste !

[...]
Je sais bien que plus grand monde n'a le goût à ça (c'est très Soixantehuit-Art et d'assez mauvais goût) et que chacun est reparti jouer dans son coin. Et d'ailleurs, je fait pareil. Je continue à m'amuser dans mon coin. Mais avec les années qui passent, je vois bien que les seuls qui persistent un tant soi peu sont ceux qui sont arrivés à donner un sens social à leur travail. Et généralement, c'est du fric et une certaine reconnaissance. Sans ce moteur, ils sont rares ceux qui tiennent le coup (je veux dire, pas les quelques années de la jeunesse; mais toute leur vie).

Vive le mauvais goût soixante huitard alors ! J'y adhère plus qu'aux joies de la bourse. Mais il y a de multiples manières de "tenir le coup", y compris en jouant dans son coin, y compris en vieillissant. Faire dans la discrétion, par exemple : organiser des choses exigeantes, mais ne pas le dire, ne pas qualifier ça "d'art", ni même "d'underground" (quel mot idiot !) pour pouvoir exister loin de la connerie ambiante. Forcément, ça se sait peu. Même les frees ont plongé dans le gouffre de la médiatisation. Beau résultat : Sarkozy comme organisateur de teknival, main dans la main avec le collectif des sons, c'est à pleurer de rire... "Small is beautiful", c'est finalement le slogan que je préfère. Même si jouer dans les interstices de ce que nous laisse l'Etat policier est peu satisfaisant, ça l'est plus que d'essayer de survivre à tout prix en fédérant un maximum de monde, au prix des pires compromissions. Donc il se peut bien que des tas de choses se passent, mais que des pans entiers de la société ne le sachent pas. Et du coup, on a tous l'impression que rien ne se passe. Mais ça grouille en fait : les rats ont simplement quitté le navire... normal : le navire coule. Certes, il n'est pas sûr que les rats sachent nager, mais bon...

Sinon, le rapport avec le Copyleft ? Heu... Vous connaissez tous mon point de vue, mais je peux le rappeler rapidement : les bonnes idées, selon les contextes et les acteurs qui les portent, peuvent se retourner contre leurs promoteurs et aller à l'encontre de ce qu'ils défendent. A mon sens, en contexte d'offensive libérale et de dérégulation généralisée, le Copyleft, parce qu'il repose bien souvent sur une conception du droit centrée sur l'indidu et s'opposant aux institutions, et sur une vision de la libre circulation des idées métaphorisée à partir des pratiques du libre informatique (qui fait circuler du code, plus que des idées), est potentiellement porteur d'un risque de se retourner contre ceux qui le prônent, en toute bonne foi. Quant à la gratuité, si je la pratique, je n'en fais pas un dogme ultime. Il y a des gens qui cherchent à vivre de leur "art", mais qui n'en sont pas pour autant des apôtres de Vivendi, ni d'ignobles capitalistes acharnés à lobotomiser les foules. Ne nous trompons pas de cible : entre l'entreprise multinationale de Mickael Jackson ou des Rolling Stones, et les survivants de la free party, il y a toute une déclinaison de pratiques qui ne se résument pas à une course au profit et à la séduction du public. D'ailleurs, à ce propos (pour répondre ici à Pierrot-le-fou), chercher à séduire un public, c'est aussi ce qu'ont toujours fait les DJ de la free, comme tout le monde : je ne vois pas coment il pourrait en être autrement. Si art il y a, c'est seulement dans la confrontation entre des productions et un public. Sinon, il n'y a tout simplement rien : un DJ qui méprise son public au point de ne pas chercher à l'intéresser, c'est juste un mauvais Dj. Mais ça ne signifie pas pour autant qu'un DJ (ou un peintre, ou un chanteur d'opéra, peu importe) doive nécessairement recueillir l'ovation de foules immenses et au goût incertain pour exister : je joue surtout pour un réseau de potes, comme pas mal d'indépendants ou d'autoproduits, et si je ne cherchais pas à plaire à ce petit nombre de gens qui constitue mon "public", alors je ferais simplement mieux d'arrêter de faire de la musique. Ca n'a rien à voir avec l'ego ou le mercantilisme : c'est juste qu'il ne peut pas y avoir d'art (ou d'artisanat dans mon cas), sans public. Ah si : la masturbation, c'est pas mal comme activité gratuite et solitaire. Mais bon, on s'emmerde vite devant sa glace...

+A+

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